Du plus lointain que je me souvienne ...
Côte à côte. Ils sont côte à côte. Près l’un de l’autre. Assis. Calme et serein. Un banc pour soutien, un passé en commun. Ils se disent, du bout des lèvres, du fond de l’être, au plus près des souvenirs. Accolés à eux. Accrochés en eux.
Ils se susurrent, ils se murmurent, ils s’animent d’une tenace nostalgie, d’un passé blotti Là, au bas du ventre, Là où la raison fait place aux sens. Les mots se mêlent, parfois s’emmêlent, jamais ne pèsent. Ils tissent une vaste toile au dessein sanguin, au contour fraternel.
Le rail aérien – surplombant leurs têtes vagabondes – vient par moment diluer le verbe dans un présent chargé d’avants. Rien ne semble pouvoir troubler cet instant, espace suspendu entre deux âmes à l’unisson, ouverture béante dans l’espace-temps.
Que font-ils exactement postés ainsi dans cette grande ville sous quelques éclaircies ?
Ils se souviennent. Et de ce peu, ils font beaucoup. Ils font de deux un monde plus grand, d’un vulgaire banc une machine à remonter les ans. Le regard glisse l’un vers l’autre - prunelle dans prunelle - suit un mot et son image, les yeux parcourent le sol puis saisissent un nuage pour revenir implacablement sur La fenêtre. Fenêtre de leur enfance.
Si petite ouverture pour tant de souvenirs !
Tant de souvenirs à contenir.
Silence. Grande vague temporelle.
Ce balcon c’était notre jardin. Il est pourtant si petit vu de si bas.
Tu te souviens, on y regardait la ville s’animer, briller. Le marché, le métro, notre Sainte église - prête à décoller. Et à genoux, la tête engoncée dans les barreaux, on taraudait parfois la silhouette d’un badaud d’un projectile volatil, histoire de saisir un coup de sang.
Si je me souviens ! Heureux temps !
Les souvenirs ont ce pouvoir secret et délicat d’accompagner les mots de leur silence. Une rame passa marquant ce blanc de fragrances auditives. Puis la parole revint au galop - étrangeté de la lettre. De ces arrêts, chacun sortait refait, gorgé de sentiments. A foison.
J’aimais ta chambre… et ta cabane. Surtout ta cabane. Volumineuse. Imposante. Accueillante. Tout ce qui était à toi me semblait plus grand, plus haut, plus fort. Mieux ! Et d’abord Toi ! L’aîné. Celui qui a toujours vu – vécu – les choses en amont. Avant moi. Une distance d’avance.
Un brin de jalousie ?
Non ! Bien sûr que non ! Seulement une évidence du temps … de la génétique … du hasard … ou de Dieu. Qui sait ?
Silence. Profond silence. Résonance.
Chacun pensait à la même chose (accord céleste). A leurs parents. Avant les gênes, avant le sort, avant l’horloge, avant même Dieu : Eux. On naît d’abord dans le regard de l’autre. En plein l’iris.
Ils se sont toujours aimés. Depuis tout jeunes, bien avant nous, reprirent-ils naturellement.
Toujours ! J’en garde la saveur, le goût de l’autre, des autres, l’envie de partager et d’aimer.
Puis, comme si de rien n’était, les pensées s’écoulèrent jusqu’à la maison de bois, La cabane – objet aux trois générations : pensé, conçu, « jouée ». Toute chose est liée –imperceptiblement.
Cette maison dans la maison, c’était notre refuge, notre univers à nous, rien qu’à nous, papa et maman garants de nos rêves. Combien d’heures y avons-nous passé à se chamailler, à jouer, chahuter, à s’isoler du monde tout en y étant… un cocon suave. Il m’en reste l’amour du foyer, du chaleureux, d’être deux.
Et les amis ! L’écrin précieux de l’amitié. Des week-ends aux multiples visages, où les murs propageaient le bonheur, bonheur d’être à plusieurs. Nous, au lit, les voix sonores en fond, une couverture auditive pour ciel étoilée. Papa a toujours eu le cœur gros comme ça. Comme ça.
Ils se regardèrent. Fiers…
Et les week-ends Sncf comme on les appelait ! Les week-ends par monts et par vaux à la rencontre des êtres chers. Pour moi, le rail, c’est des cœurs qui se rejoignent avec en fond la mélodie d’un roulis. Encore aujourd’hui, quand il y a écrit Sncf, je nous vois, tous les quatre, fonçant vers quelques amitiés ou retrouvant papou et mounette sur l’éternel quai Lorrain…
Oui. Et le rail je l’avais jusque dans la fenêtre de ma chambre. Toujours prêt au départ. Au voyage. Ca me manque. D’ailleurs Saint-Barnabé était un grand voyageur. Deux mille ans plus tôt ou plus tard, l’histoire se rejoue. Un fil conducteur invisible, bien présent.
Et comme un souvenir chasse un autre.
Et les soirées poker, alors là ! Le grand jeu. Une euphorie particulière envahissait la maison, un mélange étrange d’amitié et de gravité. Je voyais papa comme un géant, un grand monsieur avec sa mallette grise. Il devenait alors quelqu’un d’important au-delà du papa. Un autre proche.
On regardait - un peu - ça nous semblait tellement sérieux, tellement réservé aux grands. Ca nous est restés, sauf qu’aujourd’hui c’est nous qui avons les cartes en main.
Le rail vint clore la phrase et l’emporter au loin.
Tu sais pourquoi on fait des enfants ?
Long silence. Grands regards vers la fenêtre. Une éclaircit vint s’y jeter.
Peut-être pour devenir grand un jour. Pour continuer l’histoire. Pour dire la suite. Pour dire à nos parents qu’on les aime infiniment.
Le ciel bleuit. L’éclaircit devint lumière.
Barnabé ?
Oui, Basile.
Tu sais, tu es mon évidence.
Basile ?
Oui, Barnabé.
Tu sais, cette vie, on a bien fait de me la donner.